• Impasse Compans (Place de Fêtes)

     

    Que les villes seraient belles, si elles étaient à la campagne !

                                                                                 (Alphonse Allais)

     

    Comme le dit Pierre sur son blogue*, la ville n’est pas une entité figée, elle évolue. Oui, mais elle n’évolue pas toujours dans le bon sens, ce que Pierre souligne aussi. Il en est ainsi de l’impasse Compans, et d’une partie de la place des Fêtes ; plus exactement, tout le « bloc » situé entre l’impasse Compans et la rue du Pré-Saint-Gervais. Devenu un gros bloc… de béton ! C’était pourtant un endroit recherché, par le cinéma et la télévision. Le quartier aurait pu, et aurait dû, être préservé de toute dérive immobilière ; calme, tranquille, un « village ancien » dans Paris… Mais cela gênait les promoteurs et les politiques. Alors il a fallu bétonner ! Ce n’est pas le seul quartier de Paris à avoir subi ce genre de saccage. C’est Paris, dans son ensemble, qui aurait dû être préservé de toute dérive immobilière. Il n’était pas impossible de « moderniser » les immeubles et « vieilles » maisons existants ; il était possible de les moderniser, les rendre plus confortables, sans pour autant en arriver au béton. Mais, Paris n’est pas seul à avoir subi cela ; je pourrais aussi vous parler de petites villes, moins de 3500 habitants, où le béton est arrivé ; de grandes boîtes avec des tiroirs en guise de logements ! Si Alphonse Allais voyait cela !

    * http://parisperdu.blogg.org/ 

    Le début de l’impasse Compans.   La boulangerie-pâtisserie Reitenbach.   Le 1 ou le 3.   La maison du 5.   La cité Henri.   Le 6 une partie de ma famille.   Le 8 : Madame Osemeer, la « matelassière ».  

    (La villa Bocquet    Le 10, la maison jaune.   Le 12, soufflage de verre.   Le 14, chez moi !   Le 16, « le grand-père a mangé des sardines fraîches » !   Le 18, chez Victor.   Ma sœur et moi, les plus jeunes escroqués du monde !   En cours d’édition)

     

    Il est une chose que l’excellent Alphonse Allais ne pouvait savoir, étant décédé en 1905 ; je suis né à Paris, et pourtant, je suis né à la campagne ! J’aime à répéter cela, et me régaler de l’étonnement de mes interlocuteurs, qu’ils soient face à moi, ou au téléphone, par exemple. Et pourtant, c’est vrai, bien que né à Paris, je suis né à la campagne (et ma sœur aussi). « Diantre », vous exclamez-vous. « Aurait-il coulé une bielle ? »  Ou encore, si vous pratiquez l’argot : « Ondulerait-il de la toiture ? Yoyoterait-il du trolley ? À moins qu’il ne plafonne du neutron ! » (Plafonner du neutron, pour un passionné de sciences…) Rien de tout cela. Ma sœur et moi ne sommes pas nés dans une clinique, mais à la maison. Et ladite maison, qui se situait au 14 impasse Compans, dans le 19e arrondissement de Paris, avait un « grand » jardin ; je ne connais pas la taille exacte, mais cela devait être entre 80 et 100 m². Pas si grand, mais à Paris… ! Et la chambre où nous sommes nés donnait directement sur le jardin. Alors, l’on peut dire que nous sommes nés à la campagne ! Peut-être ferai-je un plan du jardin, que j’incorporerai au blogue. Pourquoi la « campagne » ? Parce que nous avions tout, ou presque, ce que l’on trouve habituellement dans les campagnes de France. Des arbres, des fleurs, des oiseaux, des insectes… Mais j’y reviendrai plus tard. Pour l’instant, parlons de l’impasse Compans (voire plus). Suivons les pas de mon grand-père, lorsqu’il revenait de la rue Mélingue, où il travaillait chez « Jules Richard », entreprise qui fabriquait différents matériels de précision (mon grand-père était aussi horloger).

    Avant d’aller plus loin, il me faut parler de la neige. Dans les années cinquante, il était fréquent d’entendre dire qu’il n’y avait plus de saisons. Je suis né le 20 mars 1950, et ma mère m’avait raconté que trois semaines plus tard, j’étais bras nu et habillé légèrement dans le jardin ! Du jamais vu début avril. En 2009, Météo France avait annoncé que le mois d’avril de cette année 2009 était le plus chaud depuis avril 1950 ; ma mère avait bien raison. Ma mère était née en 1920 et mon grand-père en 1887. Les variations dans les saisons, ils savaient de quoi ils parlaient. A l’époque, tout le monde mettait le réchauffement sur le dos de la bombe atomique, qui n’y était pour rien. Et dans les années cinquante, il y avait de la neige à Paris ; je me souviens de dix centimètres, voire plus. Comme nous aimions descendre l’impasse en courant le plus vite possible, sans tomber, difficile avec la neige ! J’y reviendrai en vous parlant du 14, chez moi, à environ 123 mètres d’altitude ! Télégraphe, le plus haut point de Paris, étant à environ 127 mètres.

    Commençons donc par le début, à savoir que l’impasse Compans prenait sa source rue Compans, à hauteur du numéro s52, à environ 113 mètres d’altitude. Au coin de la rue Compans et de l’impasse Compans, à droite, les murs cachaient un terrain vague. Tout avait été démoli. Parfois, par une ouverture, l’on pouvait apercevoir le terrain, assez grand, laissé à l’abandon. Il s’arrêtait non loin de la cité Henri. Les prémisses de la catastrophe à venir ! Ce vaste terrain vague aurait pu être aménagé de différentes manières. Un square, par exemple, même s’il y avait déjà celui de la place des Fêtes. Un petit parc arboré, de la verdure rafraîchissante, ou bien d’autres choses encore. Mais non, il fallait bétonner !

    La boulangerie-pâtisserie REITENBACH     Altitude environ 113 mètres

    Au coin gauche, il y avait une boulangerie-pâtisserie ; mais pas n’importe laquelle ; celle des « Reitenbach », le mari et la femme, Alsaciens, sauf erreur, personnages attachants et adorables. Un génie de la boulangerie et de la pâtisserie, j’ose le dire. Chez lui, tout était différent. Ma frangine et moi aimions, à quatre heures, acheter une simple baguette, et la déguster « nature » ; le pain avait un goût à nul autre pareil. Même chose avec la pâtisserie ; tout avait un goût à part. Savant mélange de farines ? Un « truc » à lui ? Un don ? Je ne l’ai jamais su. Même une chose aussi simple que le flan (crème pâtissière cuite au four), même le flan avait un goût différent de celui des autres pâtissiers. Et le pain viennois ! Jamais je n’en ai trouvé ailleurs qui ait la même apparence, le même parfum, le même goût. Le pain viennois aussi, à quatre heures, et nature ! Sans rien avec. Un régal. Parfois, Monsieur Reitenbach nous donnait des croissants, en disant : « Surtout ne dites rien à la patronne, elle serait furieuse ». Parfois, c’était elle qui nous donnait les croissants et disait la même chose ! Étaient-ils « complices », ou le faisaient-ils réellement en cachette de l’autre ? Nul ne le sait. Lorsque ma mère et mes grands-parents étaient arrivés là, en 1929, ma mère avait neuf ans, ils étaient déjà là. L’une des spécialités du maître pâtissier, les krapfens. Un régal de petits beignets à la quetsche. Fondant, moelleux, une merveille en bouche ; cher, mais de temps en temps, cela en valait la chandelle. Je n’en ai jamais trouvé ailleurs. Il paraît que l’on en trouvait dans des foires ; personnellement, je n’en ai jamais vu. Pas faute d’avoir cherché. Mais, s’il y en avait dans les foires, étaient-ils aussi bons que ceux de monsieur Reitenbach ? À voir les recettes qui fleurissent sur internet, j’ai un doute. La plupart des recettes présentent des krapfens qui ont l’aspect des autres beignets ronds. J’ai tout de même trouvé une recette qui s’approche, l’aspect et la couleur des krapfens étant plus proches de ceux de la pâtisserie Reitenbach. Je ne suis pas certain, mais je crois que dans la recette de la pâte à krapfen, il y a de la crème fraîche ! Ce qui expliquerait ce moelleux incomparable et ce fondant en bouche… Pardon, j’avais fermé les yeux, et j’essayais de me remémorer la dégustation d’un krapfen !

    Le 1 ou le 3 ?

    Un peu plus haut, côté impair toujours, il y avait une usine d’emboutissage. Je ne me souviens plus du nom, je n’ai même pas souvenir de l’avoir su un jour. Je n’y suis entré qu’une fois ; le patron avait accepté de nous expliquer, rapidement, le travail de ses employés. Mais, cela reste vague dans mes souvenirs. J’étais surtout impressionné par la taille de l’atelier. De l’extérieur, une double porte anonyme, grise ou bleu pâle, peut-être. Une porte tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Une fois franchie, une salle immense, du moins pour nous qui n’avions que sept ou huit ans. Tout de même très grand, une quinzaine de mètres dirais-je. Peut-être plus. Et large d’au moins cinq mètres. Continuons de monter.

    La « maison du 5 »    Altitude environ 117 mètres

    Arrive le numéro cinq. « La maison du 5 », comme disaient celles et ceux qui n’y habitaient pas ! Ou n’y travaillaient pas. Car à gauche en entrant, une entreprise dirigée par la famille R. J’avoue n’avoir aucun souvenir de l’activité de ladite entreprise. Je connaissais les enfants, Maurice et Joël, surtout ce dernier qui avait à peu près mon âge, et qui se gavait de lait condensé sucré ! À droite, la maison du 5. Grand bâtiment groupant en fait trois numéros, sauf erreur de ma part, cinq, sept et neuf. Il partait approximativement du milieu de l’impasse (en face du six !), là où elle tournait sur la gauche, peu avant la villa Bocquet. Et le bâtiment se terminait peu après la bifurcation, dans la partie gauche. Un souvenir piquant est resté gravé dans ma mémoire. Piquant, oui, mais pas pour moi ! À l’époque, nous jouions à la sarbacane, simple tube en plastique ou en métal, utilisé pour lancer des flèches en papier. Mais il nous arrivait de rajouter autre chose, ce que les parents ne voulaient pas, et ils avaient raison ; c’était dangereux, surtout pour les yeux. Nous mettions une épingle au bout de la flèche enrobée, pour l’occasion, de ruban adhésif. Nous les utilisions pour les planter dans des cibles. Sauf qu’un jour, un garnement, dont j’ai oublié le prénom, avait décidé de planter une flèche dans les fesses d’une fille ! Cela devait se passer en 1957, j’avais sept ans, et la demoiselle devait avoir mon âge. Je n’étais pas d’accord, pensant que cela devait faire mal, et je n’aimais pas cela, surtout lorsqu’il s’agissait d’une fille ! Je l’ai donc prévenue, sous le regard mauvais du tireur d’élite. La fille, qui habitait au 5, s’est retournée, et m’a balancé, le regard mauvais : « J’t’ai rien demandé » ! Vexé, je suis allé voir ma mère, qui m’a simplement répondu : « Les filles sont comme ça. » Quelques semaines plus tard, le temps se rafraîchissant bien, la demoiselle en question portait une jupe en tissus épais. Malgré cela, le Guillaume Tell en herbe voulait tout de même arriver à planter sa flèche dans l’une des sœurs jumelles de la gamine ! Me souvenant de la première fois, je me tus. Et, malgré le tissu épais, la flèche se planta dans la fesse gauche de la demoiselle, dont le prénom m’échappe aussi. Il faut préciser qu’il était très près de la fille, pour que l’épingle puisse mieux se planter ! Elle poussa un cri, et, me voyant, son doux visage se renfrogna : « Connard, pourquoi tu m’as rien dit ! » Fermez le ban. Vexé de nouveau, je retournais voir ma mère, qui me répondit : « Je t’avais prévenu, les filles sont comme ça ; faudra t’y faire » !

    Je ne vais pas raconter toute la maison du 5. Mais ce qui sautait aux yeux en y allant, c’était l’immense étendue qui s’offrait à nos yeux. Grand espace, malheureusement clos, et interdiction d’y pénétrer. Cette vaste étendue herbeuse appartenait à une entreprise située de l’autre côté, rue de Bellevue. Cette entreprise avait un monopole, celui de fabriquer tous les panneaux de directions et de listes des stations du métro parisien. Lorsque vous preniez le métro, cherchiez une correspondance, ou regardiez la liste des stations d’une ligne, tous ces panneaux étaient fabriqués par cette entreprise. Entre l’impasse Compans et la rue de Bellevue, il devait y avoir une centaine de mètres. L’usine n’occupait qu’une petite partie du terrain. Le reste, polygonal, devait s’étendre sur au moins soixante mètres de long, et trente à quarante de large. Seuls quelques panneaux étaient entreposés çà et là, histoire de justifier la clôture. Le lieu aurait pu servir de terrain de jeux pour les enfants. Cela n’aurait pas dérangé le fonctionnement de l’usine, le terrain étant inoccupé, hormis les quelques panneaux, comme je l’ai dit. Cela devait faire plus de deux mille mètres carrés. Comme le terrain vague, un parc arboré aurait pu y être aménagé. Mais non, les patrons ne voulaient rien savoir ! Et cela a été bétonné, bien sûr ! Quelques mois avant de quitter l’impasse Compans, une famille s’était installée au 5. Le fils avait à peine dix-huit ans, et il nous battait régulièrement… à la pétanque. Pas seulement parce que nous étions beaucoup plus jeunes, j’avais onze ans à l’époque, mais parce qu’il était champion de Paris de pétanque ! Difficile de lutter.

    La cité Henri    Altitude environ 117 mètres

    De l’impasse Compans, il y avait un escalier à descendre, pour arriver cité Henri. Une bonne vingtaine de marches, et la cité (pourquoi cité et non rue ? nous ne l’avons jamais su !), rejoignait la rue Compans, à hauteur de la place des Fêtes. Peu après l’escalier, un « bras » de la cité rejoignait la villa Bocquet. Dans ce bras, vivait, entre autres, une femme et son fils Allou. Oui, c’était son prénom. Dix-sept ou dix-huit ans vers la fin des années cinquante, il était fou de Sydney Bechet, et il avait raison. Il ne possédait qu’un seul disque, « Les oignons » dudit Sydney Bechet. Et son électrophone ne servait qu’à écouter cette musique. De temps à autre, il appelait l’un de nous, sous l’œil amusé de sa maman : « Viens voir, j’ai un nouveau disque ». « Tu es sûr ? Tu nous as déjà fait le coup ». Et bien sûr, c’était une blague, il n’aimait rien d’autre que les oignons, de Sydney Bechet ! La cité Henri faisait un angle sur la droite, afin de rejoindre la rue Compans. À l’angle de la cité Henri, la sortie des camions du « lavoir ». Il s’agissait d’une entreprise de nettoyage textile pour professionnels. L’entrée était située rue du Pré-Saint-Gervais, les camions de livraison sortant donc par la cité Henri. L’école où nous allions était rue du Pré-Saint-Gervais, pour les garçons, et rue des Bois (de l’autre côté de la rue, puisque la rue des Bois partait de la rue Pré-Saint-Gervais à hauteur des écoles), pour les filles. Parfois, si nous étions en retard… nous passions par le lavoir ! Sous les hurlements des patrons et des employés ; il est vrai qu’avec les camions, c’était dangereux ! Mais, quand on est gamin… Je ne sais pas pourquoi, mais la cité Henri a été à l’origine de rêves bien mystérieux. Étant passionné de sciences, je ne suis bien sûr pas superstitieux, loin s’en faut, et ne crois pas à la signification des rêves. Nous avons quitté l’impasse Compans en 1962. Vers la fin des années soixante, et durant plusieurs années, mais rarement, je me retrouvais, dans mes rêves, en haut de l’escalier, la nuit. Et je « descendais » l’escalier en sautant, et descendait au ralenti, jusqu’à toucher doucement le sol. Puis, plus rien, je me réveillais ! Peut-être parce que, étant gamin, j’avais une furieuse envie d’essayer de sauter en bas de l’escalier, mais sans ralenti. Ce que je fis plus tard, dans les années soixante-dix, dans certains escaliers de métro ! À Saint-Fargeau notamment.

    Le six    Altitude environ 118 mètres

    Une maison de deux étages, plus le rez-de-chaussée, où habitait la sœur de ma mère, ma tante par la même occasion, ainsi que son mari et ses enfants. La cuisine surplombait la cave, et des poutres de empêchaient le sol de s’effondrer ! D’ailleurs, le sol n’était pas parfaitement plat, il « ondulait » ! Les chambres avaient une vue imprenable sur… l’escalier de la cité Henri, et la cité elle-même, en tournant la tête sur la gauche. Au dernier, une femme portée sur l’alcool ! Il était fréquent que police secours intervienne pour l’emmener à l’hosto ; ivre, elle tombait et devait se faire soigner. Un jour, ce faillit être plus grave ; bourrée, elle a dévalé l’escalier, en oubliant qu’elle n’était pas cascadeuse ! Les flics arrivent et la mettent sur le brancard. Des témoins ont raconté qu’elle s’était exclamée, en s’adressant aux policiers : « Ah ! Mes cochons, vous vouliez me voir à poil ; et bien regardez ! » Elle devait avoir soixante-douze ans, et les policiers dans les quarante de moins ! Au premier habitait des membres de la famille de cette femme, mais je n’en parlerai point !

    Le 8   Madame Osemeer, la « matelassière »

    Une petite bicoque contre le six, une porte avec un nom presque effacé ; je ne suis pas certain de l’orthographe du patronyme de cette dame, je ne l’ai d’ailleurs jamais vraiment su, personne n’était d’accord, et le nom étant presque effacé… Elle était la coqueluche de l’impasse Compans, pas seulement pour les enfants, mais aussi de nombreux adultes, sidérés par le tonus de cette femme. Elle ne parlait pas, ne répondait pas si on lui posait des questions ; ce n’était pas par impolitesse, mais comme ça. Elle n’aimait pas parler. Madame Osemeer était matelassière, mais retraitée, officiellement, depuis pas mal de temps. Elle continuait de faire des matelas, artisanaux, bien sûr. Elle était connue par le bouche à oreille, les clients satisfaits se passant l’adresse de la dame. Des matelas à l’ancienne, avec la toile de lin rayée gris et blanc, ou marron et blanc. Et les petites touffes de laine disséminées régulièrement. Lorsqu’elle avait une commande, l’impasse lui appartenait ! Tout d’abord, le cardage de la laine. Avec une cardeuse à balancier (une photo sera prochainement mise en ligne). Durant plusieurs jours, du matin au soir, elle cardait la laine, avec sa machine à balancier ; le balancier d’une main, l’autre chargeant la laine au fur et à mesure. Ce devait être fatiguant, et pénible pour le bras, mais elle ne disait rien. La dernière fois, elle devait avoir au moins quatre-vingts ans ! (Certains avaient parlé de quatre-vingt-trois ans.) Le cardage devait être épuisant, mais elle ne bronchait pas. Une fois terminé, elle entamait aussitôt la suite. Il y avait peu de circulation, mais lorsque madame Osemeer faisait un matelas, il était impossible de passer en voiture ; elle étalait des draps afin de ne pas salir la toile du matelas. Puis elle plaçait la toile, et posait la laine dessus. Travail pénible, à genoux, mais elle ne disait toujours rien. Une fois la laine bien étalée sur la toile de lin, il fallait recouvrir avec la toile. Puis venait les coutures. Les gros boudins qui couraient autour de chaque face. Puis, avec une grande et grosse aiguille, elle transperçait le matelas, afin d’y placer les touffes de laine, régulièrement disposées. Le matelas terminé, elle le rentrait, en attendant que les commanditaires viennent le chercher. Si elle était aussi réputée, c’était grâce à son travail impeccable, et à la longévité de ses matelas. Madame Osemeer est décédée en 1960, je crois, quelques mois après avoir fait un dernier matelas. Un grand vide. Elle nous fascinait par l’énergie mise à faire ses matelas, à plus de quatre-vingts ans. C’était l’époque où il y avait de nombreux métiers artisanaux, comme ces vitriers qui parcouraient parfois l’impasse Compans, à la recherche de clients éventuels. « Vitrieeeeeer ».


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